
Traverser la Camargue en train, entre les étangs et les salins, à quelques mètres du niveau de la mer — c’est l’expérience singulière qu’offrait la ligne Arles–Lunel. Cet itinéraire ferroviaire d’environ 55 kilomètres, qui reliait Arles (Bouches-du-Rhône) à Lunel (Hérault) en longeant la frange nord de la Grande Camargue et de la Petite Camargue, constitue l’un des chapitres les plus originaux de l’histoire ferroviaire occitane.
Ligne : Arles–Lunel via Aigues-Mortes
Longueur : environ 55 km
Gares principales : Arles, Albaron, Aigues-Mortes, Saint-Laurent-d’Aigouze, Lunel
Trafic emblématique : sel de Camargue, riz, vins des sables
Un tracé dicté par la Camargue
Construire une voie ferrée en Camargue était un défi géotechnique avant d’être un enjeu économique. Le delta du Rhône est une zone de marécages, de terres instables et de nappes d’eau affleurantes. Les ingénieurs ont dû remblayer, drainer et consolider le terrain sur des dizaines de kilomètres, en adaptant les techniques de terrassement à un sous-sol qui ne ressemble à aucun autre en France.
La ligne s’ouvre progressivement dans la seconde moitié du XIXe siècle, en desservant des gares qui sont autant de petites capitales économiques de la région : Aigues-Mortes, la cité médiévale des remparts, dont le port fluvio-lagunaire exportait le sel depuis le Moyen Âge ; Albaron, tête de pont vers les domaines rizicoles et les manades camarguaises.
Le sel et le riz : deux trafics nés du rail
Le sel de Camargue est le premier moteur économique de la ligne. Les Salins du Midi, dont le siège de production se trouvait à Aigues-Mortes, expédiaient des milliers de tonnes de sel gemme par an vers les industries chimiques du nord de la France et vers les conserveries de poissons méditerranéennes. Sans le rail, ce commerce aurait été limité au cabotage maritime, plus lent et plus aléatoire.
- Sel : wagons-trémies chargés dans les salins d’Aigues-Mortes, expédiés vers Lyon, Marseille et le nord industriel
- Riz : la riziculture camarguaise, développée après la Seconde Guerre mondiale pour déssaler les terres, génère un trafic de céréales important dès les années 1950
- Vins des sables : les vignes plantées sur les cordons littoraux (domaines des Salins du Midi) produisent un vin rosé réputé, expédié en fûts vers les grandes villes
- Voyageurs : la ligne dessert une population rurale peu dense, mais elle est indispensable aux déplacements des saisonniers agricoles et des pêcheurs de l’étang de l’Or
La vapeur dans le delta
Les locomotives qui sillonnaient cette ligne avaient un environnement de travail peu commun : embruns salins, brouillards du delta, chaleurs estivales écrasantes et mistral violent. Les mécaniciens du dépôt de Nîmes qui assuraient la traction sur cet itinéraire connaissaient bien ces contraintes, notamment la corrosion accélérée des pièces métalliques au contact de l’air chargé de sel.
Fermeture et héritage
Comme beaucoup de lignes secondaires françaises, la ligne Arles–Lunel cède progressivement face à la concurrence routière dans la seconde moitié du XXe siècle. Le trafic voyageurs s’arrête en premier, suivi quelques années plus tard par le fret. Une partie de l’infrastructure a été déclassée et les terrains restitués aux communes.
Aujourd’hui, certaines sections du tracé sont reconverties en chemins de randonnée ou en pistes cyclables, permettant de retrouver, à vélo ou à pied, la géographie particulière de cette ligne née du sel et de l’eau.
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